Venise, rio del Tentor, mars 2020

Nous écrivons cette tribune depuis Venise, la ville lagunaire se retrouverait aujourd’hui come una volta, comme autrefois, du fait du coronavirus qui l’a vidée des touristes. Pour les plus anciens, admettons qu’ils aperçoivent quelques analogies entre la cité apaisée et les mythes qu’ils associent à autrefois. Pour ce qui nous concerne, nous y voyons aussi une fenêtre ouverte sur l’avenir, un avenir proche, votre avenir, sur lequel nous sonnons l’alarme.
À Venise, c’est la sirène qui annonce l’acqua alta, elle monte sur la gamme pour anticiper la hauteur d’eau. Comme lors de la dernière marée exceptionnelle de novembre 2019, il n’y a pas à notre disposition de note plus haute pour vous alerter.

Français et francophones vivant actuellement en Italie, à Venise pour être plus précis, nous sommes plongés depuis plusieurs semaines dans la crise sanitaire qui a atteint d’abord ce pays que nous aimons et que nous avons choisi.

Cette crise nous a progressivement privés de nos activités et de nos habitudes sociales quotidiennes, sans pour autant apporter jamais l’ennui : ses développements qui nous mènent en territoire inconnu sont marqués par de rapides évolutions au rythme des bulletins de la protection civile et des décrets de confinement du chef du gouvernement Giuseppe Conte.

Jour après jour, ce qui nous irrite et nous chagrine le plus, c’est le sentiment de décalage mêlé d’impuissance dans l’incommunicabilité de notre expérience avec la France, qui reste une partie de notre identité de pensée et de relations. Pourtant, tel ne devrait pas être le cas : non seulement nous sommes en Europe mais nous partageons le même fuseau horaire, de Venise à Paris, nous utilisons les mêmes réseaux sociaux, nous avons accès aux mêmes sources d’information et nous ne sommes pas même séparés par la langue puisque nous sommes bilingues.

Pourtant, depuis une bonne quinzaine de jours, nous n’arrivons jamais à nous faire comprendre au présent de l’autre côté des Alpes, que ce soit avec nos ami.e.s les plus proches ou avec les contacts qu’offrent les réseaux sociaux. Ce qui nous sépare, c’est l’espace-temps : dans l’accélération permanente de l’épidémie en Italie, les messages que nous envoyons dans votre direction, propulsés à la vitesse de l’internet, vous arrivent toujours trop tôt (vous n’y croyez pas) ou trop tard (quand vous finissez par entendre), chez vous aussi l’étape où nos recommandations auraient pu vous servir est déjà dépassée.

Par exemple, aujourd’hui samedi 14 mars à dix-sept heures (à une vitesse supérieure à celle de la lumière, il faut être précis dans le temps), alors que se préparent toujours vos élections municipales, il semble que votre conscience de l’épidémie en soit arrivée à l’inquiétude pour «  les plus vulnérables  ». Il y a moins de deux jours, ils pouvaient encore aller voter selon d’anonymes experts validés par l’autorité présidentielle. Pourtant, maintenant, vous n’avez même plus le droit de leur rendre visite, et vous vous inquiétez : quelle tristesse dans les EHPAD si un.e centenaire doit souffler sa bougie tout.e seul.e !

Depuis l’Italie, nous essayons de vous crier ce qu’écrivent des journaux bien établis tels que La Repubblica, le Corriere della Sera et d’autres. Ils interviewent les réanimateurs de la ligne de front : après l’étape des personnes âgées atteintes de pathologies multiples, les hôpitaux sont submergés de nombreux jeunes (à partir de 30 ans et plus), dans un état grave (pneumonie aigüe). Pour accueillir ces urgences vitales, tous les services hospitaliers sont vidés de leurs activités normales pour se transformer en blocs de réanimation improvisés.

Si vous compreniez cela, à l’instant, vous pourriez vous décider à mettre en œuvre une provisoire mais radicale distanciation sociale sans plus attendre, mais vous ne l’entendez pas. Pourtant, vous allez finir par l’entendre, bientôt, mais ce bientôt sera aussi bien tard pour vous.

Nous faisons l’expérience de l’inutilité de la machine à remonter le temps. Nous sommes dans votre futur proche, dans une petite semaine, avec nos 15.000 cas, nos 1.500 morts, nos hôpitaux en guerre, nos héros en voie d’épuisement (les personnels médicaux). Et avec les moyens instantanés de l’époque, nous vous supplions de ne pas vous laisser aller, de ne pas suivre ceux qui vous conduisent à l’abîme avec leur petit flutiau. Changez maintenant, pas lundi. Mais vous ne nous entendez pas, pas encore.

Une expression italienne décrit bien cette situation, c’est le senno di poi , qui signifie « la sagesse de l’après coup  » ou, si l’on veut, la sagesse du lendemain. Cette sagesse des conseilleurs qui viennent après la bataille pour expliquer ce qu’il aurait fallu faire. Exercice inutile, et d’ailleurs l’expression se retrouve dans un proverbe italien explicite : « de la sagesse du lendemain, les cimetières sont pleins ». Pourtant, pour une fois, nous pouvons donner les conseils ou actionner les sirènes, car ce qui est déjà hier en Italie, c’est aujourd’hui en France. Cher.e.s ami.e.s, prenez-vous en main, et saisissez la chance que l’Italie vous offre.

L’Italie, pays qui vit dehors, in piazza, in campo à Venise, où l’on se touche, s’enlace chaleureusement, pratique désormais la vie de maison. De force, nous avons redécouvert les dimensions de nos intérieurs, les distances entre la chambre et la cuisine, le salon et le balcon pour les mieux lotis. Ne vous laissez pas attendrir par nos concerts improvisés où nous nous mettons à jouer de la musique, à chanter, à taper sur nos tambourins ou dans des casseroles : ce n’est pas du folklore, ce n’est pas du tourisme à la maison.

Ce n’est pas pour le plaisir, ce n’est pas un exercice.

C’est une pandémie.


Ilona Gault : professeure de piano, traductrice à Venise / @quiviviamobene
Philippe Gault : journaliste honoraire, ancien dirigeant de radios
, uomo di casa à Venise / @PhilippeGault

Pubblicato da veneziaquiviviamobene

J’ai ouvert ce blog pour laisser une petite trace de ce que j’ai écrit sur Venise au cours de ces dernières années. Et pour ce qui s’écrira au futur … “Qui viviamo bene” c’est d’abord une inscription taguée en lettres majuscules sur un mur de Santa Marta à Venise. J’ai choisi ce pseudonyme pour mon compte instagram en 2016 (@quiviviamobene); en effet cette assertion : “ici on vit bien” résonnait en moi comme un cri du coeur : un cri de plaisir et de désir; une revendication du droit à (la joie de) vivre bien à Venise. Au fil du temps le graffiti s’efface. À chaque fois que je passe devant, je rêve de le retrouver fraîchement repeint…

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17 commenti

  1. J’essaie d’appliquer les bons conseils… mais, solitude oblige, je dois sortir quand même : les courses 1 fois/semaine, et les promenades de ma petite chienne Pépette 2/joursk. Je me lave les mains très souvent et je porte des gants jetables pour toucher les poignées de portes et de caddies. Je n’achète que des fruits sous cellophane et me recule quand je croise une/un co-locataire. Que faire de plus ?
    Merci de vos préoccupations. Croyez bien que je m’inquiète aussi pour l’Italie où j’ai des Amis très chers et pour Venise où j’ai eu le bonheur de séjourner à maintes reprises.
    Soyez bénis.
    Monic de Nanterre

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  2. A Venise en octobre, j ai une très grosse pensée pour nos amis italiens. C’est vrai, beaucoup n entendent pas le cri d alerte, parce qu’il est etouffe. Toutefois, des personnes l entendent depuis le début… Le vent va ou il veut !
    Et votre cri dans leur cœur n’est pas etouffe par leur bouche… Beaucoup savent maintenant, avec certes une mesure de retard. Oui nous avons vu tomber vos jeunes aussi. Et nous avons alerte nos jeunes à nous, jusqu’ici en Normandie. Et grâce à vous nous avons pris des mesures à la mesure du danger,
    en avance sur notre gouvernement… Merci amis italiens, votre ville est époustouflante et unique.
    Claudine

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  3. Contrairement à ce que vous affirmez dans la première phrase de votre billet, Venise ne semble pas avoir inventé la quarantaine au sens où la quarantaine semble avoir été mise en oeuvre d’abord à Raguse-Dubrovnik. Ce doute quant à votre première phrase amoindrit les considérations qui suivent. Dommage.

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  4. Grazie per avéré mandato quella lettera.Ho una casa in attesa di fine lavoro…sono sospesa allé notizie dei miei amici anziani veneziani.Sono médico a Parigi e consapevole del inutilita delle decizioni dei nostri dirigenti..non Abbiamo nemmeno una marchera per fare le spese ne il nostro lavoro in citta.Speriamo che usciremmo dell inferno du Dante salvi per godere ancora nostra citta meravigliosa

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  5. Nous somes de tout coeur avec vous. L Italie et particulierement Venise sont chers a mon coeur
    Tenez bon les amis.. on vous aime

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  6. J arrête pas de regarder vos journaux télévisés, vos cris d alarme, les gens sont inscoucients alors qu il est clair qu il faudrait que nous ne bougions plus ! Ça fait déjà 15 jours qu on limite tout à la maison … les gens ne réalisent pas pourtant on va vite le prendre en pleine gueule et des ce soir je pense. Ça n est pas le gouvernement mais l intégralité des parties politiques qui auraient dû se mettre d accord sur le report de cette fichue élection. Il fallait tout arrêté des la première prise de parole du président. On va le payer très très cher 😢

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  7. Nous étions au Carnaval du 20 au 23 et avons été mis en quatorzaine au retour, mais au bout d’une semaine notre fils a pu retourner au lycee! Lutter contre l’invisible est difficile à faire rentrer dans les moeurs. Il y a toujours des poids et des mesures différents qui ruinent les efforts de certains. Je suis en effet désespérée de voir que le peuple Italien “fait cobaye” pour rien. On regarde notre courbe de cas suivre la votre. C est le concours de statistiques… Bon courage a nous tous devant ce fléau des temps modernes imprevisible et inacceptable. Carole en banlieue parisienne

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  8. Non so come questo messagio è arrivato da me?!
    Da oggi il governo ha preso misure più radicale;
    ad esempio chiudere le scuole,le biblioteche,….non
    Ci sono più spettacoli etc etc
    Ma abbiamo potuto votare !
    Non è necessario avere paura, faccio fiducia alle nostre strutture sanitarie francese..
    Tra parentesi non so chi mi ha mandato questo messaggio?
    Sono andata a Venezia quasi al inizio di Jennaio,per fortuna.
    Ho dei pensieri per i miei Amici italiani e spero che tutto ritornasse ( errore coniugazione?) in ordine da poco..
    Agnès

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  9. Comment vous remercier? Comment vous dire que j’aurais aimé lire vos mots venant des autorités médicales et politiques françaises? Votre tribune est d’une pertinence désespérante….la France n’a pas été capable de regarder l’ Italie dans les yeux. Ici beaucoup de personnes continuent à vivre comme bon leur semble. Nous pensons à nos chers amis de Tarquinia, Bologna Montepulciano, Roma et Catania qui nous alertent avec colére depuis tant de jours. Le proverbe que vous citez va malheureusement nous accompagner pendant de longues et sombres semaines. Mi manca Venezia. Mi manca l’Italia
    Isabelle

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  10. Merci amis italiens (nos frères…)
    Effectivement, les Français ne vous écoutent pas beaucoup!!! Ils ne réalisent pas encore que cela peut arriver à chacun d’entre eux. Malheureusement, si nous ne sommes pas contraints, nous faisons ce que nous voulons. A présent, avec les amendes pour ceux qui sortent sans motif légitime (135 €), cela va peut-être changer!!!… Merci encore mille fois de vous préoccuper de nous. Vous êtes courageux et nous vous souhaitons un retour à la normale le plus rapidement possible. Félicitations et reconnaissance à tous les soignants. Amicalement. B. TAUZIN

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